Excellence, Monsieur le Président,
Je m’adresse à vous, par cette lettre ouverte
offerte, comme qui dirait, à la curiosité du public, pour
attirer votre bienveillante attention sur les faits ci-après. Je
vous remercie par avance de me lire, avec attention, jusqu’au
bout.
Excellence, comme vous le savez, depuis le 28
novembre dernier, nombre de nos compatriotes, dont des chefs de
famille, des personnalités politiques, des cadres, des
travailleurs compétents et autres, adultes ou jeunes, séjournent,
contre leur volonté, depuis plus de 2 mois, à l’hôtel du Golfe.
Selon des sources bien informées, ils sont entièrement
dépendants de leurs ravisseurs. Leur existence est liée,
directement et inexorablement, à ceux-ci, y compris pour chaque
geste de la vie quotidienne : impossible de parler, de manger,
de boire, de bouger, de satisfaire leurs besoins naturels sans
autorisation préalable. Il s’agit ici d’une régression au stade
infantile. Ainsi donc, pris par violence, ou par ruse, ou par
surprise, ces compatriotes, privés de leur propre liberté, sont
pris en otage.
Et, comme dans toute prise d’otage, ces
compatriotes constituent, pour leurs ravisseurs, la garantie
pour obtenir la satisfaction de leur revendication, du moins
l’exécution de leur plan satanique de prise de pouvoir sans
avoir acquis la victoire par la voie des urnes.
En effet, ces ravisseurs tiennent en laisse nos
compatriotes et les utilisent comme moyen de pression vis-à-vis
de l’opinion internationale, en vue d’astreindre et vous et le
peuple ivoirien à céder à leur exigence. Par ailleurs, c’est aux
fins d’éviter d’être attaqués ou bombardés, autrement dit, c’est
pour se mettre à l’abri, que ces ravisseurs maintiennent, comme
des boucliers humains, nos compatriotes à l’hôtel du Golfe.
Le choix du Golf Hôtel
n’est pas gratuit
Dans toute prise d’otage, le choix du lieu et
des victimes n’est jamais gratuit. En général, les preneurs
d’otages choisissent des lieux jugés stratégiques et des
personnes sensibles. Par exemple, la prise d’otages du 13
décembre 2010 à Besançon, en France, a eu lieu dans une école
maternelle. Le choix de l’établissement n’est pas dû au hasard :
le preneur d’otage était lui-même issu de ce quartier de la
Planoise, au sud-ouest de Besançon, dont il avait fréquenté le
collège et il s’en était pris à des enfants âgés de moins de 6
ans. La prise d’otages de Manille (Philippines) en août 2010 eut
lieu dans un autobus transportant un groupe de touristes venus
de Hong Kong. La prise d’otages de Moscou (850 personnes),
perpétré en octobre 2002, par une cinquantaine de rebelles
tchétchènes eut lieu au théâtre de la Doubrovka de Moscou,
pendant la comédie musicale Nord-Ost, destinée à la jeunesse. La
prise d’otages du 20 novembre 1979 par des fondamentalistes
islamistes et opposants à la famille royale saoudienne, eut lieu
à la grande mosquée Al-Masjid al-Haram, à La Mecque (Arabie
saoudite), etc.
Dans le même ordre d’idées, le choix du Golf
Hôtel n’est pas gratuit. Jadis surnommé « l’oasis dans la ville »,
le Golf Hôtel d’Abidjan, 5 étoiles, situé dans le quartier
résidentiel de la Riviera, à une demi-heure de l’aéroport
international Félix Houphouët-Boigny et à 10 minutes du centre
ville, est bâti sur un des plus beaux et reposants sites
d’Abidjan. Il domine la lagune Ebrié et offre 306 chambres de
luxe climatisées dont 11 suites et 3 appartements agréablement
décorées, avec une vue sur la baie de Cocody ; ce qui ajoute un
plus à son charme magique. Cet hôtel est devenu une forteresse
jalousement gardée par les forces onusiennes et les rebelles.
Ceux-ci, les rebelles, en ont fait, depuis 2002, leur quartier
général. Tout le monde le sait et c’est, en connaissance de
cause, que le président du RDR a déménagé de sa villa cossue,
pourtant située à une centaine de mètres seulement de cet hôtel,
pour y installer son Quartier Général, assuré d’être désormais
sous la bonne garde des Casques bleus de l’ONU et des rebelles,
assuré de consolider son prestige, assuré de rendre intouchable,
inaccessible, inattaquable.
Excellence, c’est fort de cette « barricade »,
qu’il peut tenir des discours enflammés, brandir des menaces et
des sanctions, lancer des mots d’ordre guerriers et des appels à
la désobéissance, sans être pour le moins inquiété, et sans que
nos compatriotes qui s’y trouvent, dans les conditions précaires
au goût carcéral, ne puissent en sortir, malgré votre appel et
en dépit des cris de détresse de leurs parents et amis.
Pourquoi Bédié et les
autres ne peuvent sortir d’eux-mêmes du Golf Hôtel ?
Excellence, la réponse est toute simple. En
général, les otages disposent de peu ou pas de moyens, ni de
manœuvre pour fuir ou pour s’échapper. Et même, la fuite,
lorsqu’elle s’avère possible n’est que rarement tentée, parce
que la plupart des otages restent inhibés par la peur d’être
éliminés, par le doute, et de surcroît, par la fascination pour
leur situation dont ils désirent intensément connaître
l’évolution ou dont ils espèrent ardemment une issue heureuse.
Et puis, les otages sont parfois aussi coincés par la honte
publique (ce que Pierre Amédée appelle le « Zéguiré zo »),
tentés de se protéger des sanctions possibles à leur sortie (exécutions,
exclusion, etc.), eu égard à leurs propres antécédents.
Par ailleurs, au cours de leur captivité,
certains prisonniers développent ce qu’on appelle le « syndrome
de Stockholm ». C’est le phénomène psychique qui, curieusement,
incite des individus pris en otage à manifester une certaine
sympathie vis-à-vis de leurs ravisseurs. Ce syndrome, décrit en
1978 par le psychiatre américain F. Ochberg auquel on doit cette
dénomination, porte le nom de la capitale suédoise, parce qu’il
a été observé pour la première fois, en août 1973, dans cette
ville, chez plusieurs employés de banque du Crédit suédois. Bien
qu’ils aient été, malgré eux, les victimes d’un hold-up manqué,
ces employés avaient défendu leurs agresseurs qui les avaient
pris en otage des heures durant ; et même, certains ont témoigné
en leur faveur, lors du procès qui a suivi l’arrestation de ces
preneurs d’otages. Qui plus est, une employée du Crédit suédois
est allée même, par la suite, jusqu’à devenir la femme d’un des
attaquants de la banque. Comme on le voit, le syndrome de
Stockholm peut parfois être d’intensité si forte qu’il conduit
certaines victimes à épouser la cause des ravisseurs ou des
terroristes ou à participer à leurs actions, comme l’atteste la
déclaration de M. Henri Konan Bédié du 21 décembre dernier. Il
est même arrivé que le meurtre d’otages ou de policiers n’ait
pas pu remettre en cause ce puissant courant d’empathie ou de
sympathie. Ce fut, par exemple, le cas de Patricia Hearst, qui
n’avait pas hésité à attaquer une banque avec ses anciens
agresseurs devenus complices. Ce fut aussi le cas de certains
passagers qui avaient également développé des sentiments
positifs envers leurs ravisseurs, en décembre 1999, pendant le
détournement de l’avion indien, qui avait connu de multiples
escales imprévues entre New Delhi, Lahore et Dubaï...
C’est aujourd’hui le cas de nos compatriotes,
pris en otages au Golf Hôtel qui, par honnêteté par rapport à
leur propre inconscience, proclament, haut et fort, M. Ouattara
vainqueur des élections, alors même qu’ils connaissent fort bien
les subterfuges et les faux dont celui-ci a fait usage et qui,
conséquemment, refuse le recomptage des bulletins de votes et la
vérification des Procès-verbaux du scrutin du 28 novembre
dernier.
Les preneurs d’otages
Excellence, en général, les preneurs d’otages
sont des forcenés, c’est-à-dire des individus qui présentent des
troubles de la personnalité et qui se comportent, d’abord et
avant tout, comme des hors-la-loi, en un mot des bandits.
Rappelons, entre autres exemples, que le preneur d’otages de
Besançon était un dépressif, qui « n’avait pas pris son
traitement ». Quant au preneur d’otages philippin, Roland
Mendoza, c’était un ancien policier honoré en 1986 comme un des
dix meilleurs officiers du pays, mais qui avait été renvoyé en
2008 de la police, étant accusé de vol, d’extorsion et
d’infractions liées à la drogue...
Les troubles psychologiques, souvent importants,
dont les preneurs d’otages souffrent ont un rapport direct avec
leurs origines, leurs identités, leurs frustrations, leurs
enfances, leurs déficits sociaux, sexuels et sanitaires au plan
physique et psychologique, et autres ; c’est cela qui les amène,
bien souvent, à prendre leurs rêves pour la réalité et à
embarquer, dans leurs aventures suicidaires, des personnes
innocentes et fragiles.
Ces troubles, qu’on nomme, en psychologie,
paranoïa, appartiennent au groupe des psychoses et se
caractérisent, entre autres, par un délire systématisé. Ces
troubles n’affaiblissent généralement pas les capacités
intellectuelles. Mais, ils donnent à l’orgueil une dimension si
démesurée qu’on aboutit à une surestimation de soi-même. On
parle alors d’« hypertrophie du moi », laquelle est mêlée de
susceptibilité, d’angoisses de persécution, de jugement faux, de
mensonges, de raisonnement apparemment logique mais reposant sur
des postulats faux et parfois grossiers, de relents
d’agressivité, de désir permanent de vengeance, etc.
Dans ce sens, une analyse psychocritique (méthode
d’analyse inspirée par la psychanalyse et illustrée par Charles
Mauron, à partir des thèses de Roger Fry) des discours et
déclarations des occupants du Golf Hôtel, permet de relever des
faits et des relations issus de leurs personnalités
inconscientes, du moins de découvrir leurs motivations
psychologiques inconscientes, ainsi que de comprendre les
fondements ou les mobiles de l’obsession du pouvoir et des
références permanentes à la violence, au mensonge, à la
communauté internationale, etc.
Fins de prise d’otages
Excellence, dans la plupart des cas de prise
d’otages, même les plus graves, comme ici, ce n’est pas la
police qui intervient, mais une unité spécialisée de la police
ou de l’armée. Cela permet, du fait que cette structure possède
des techniques de pointe et des instruments appropriés,
d’aboutir à des dénouements moins malheureux. Aux États-Unis,
c’est le FBI ou le SWAT qui intervient dans la majorité des cas.
En Russie, c’est généralement le FSB qui intervient. En France,
c’est un Groupe d’intervention de la police nationale dit GIGN
qui intervient, etc.
En effet, en France, à la prise d’otages du 13
décembre 2010 à Besançon, c’est le GIGN qui avait pu finalement
intervenir, et le preneur d’otages avait, avec un tir de taser,
été neutralisé, sans incident majeur. L’intervention du GIGN
avait permis un dénouement heureux : les vingt enfants avaient
été récupérés sains et saufs. Le forcené avait, lui, été
interpellé, selon le ministre de l’Education, M. Luc Chatel, qui
se trouvait sur place.
On se rappelle que, à l’issue de la prise
d’otage, le gouvernement s’était félicité de cette heureuse fin.
L’Elysée et la place Beauvau avaient aussitôt réagi. Le
président Nicolas Sarkozy s’est réjoui, dans un communiqué
officiel, de « l’heureux dénouement de la prise d’otage" et
avait félicité les autorités « qui sont intervenues dans cette
opération avec sang-froid, professionnalisme et détermination ».
Le ministre de l’Intérieur, M. Brice Hortefeux, avait applaudi
de la même façon et avait souligné, dans un communiqué, que « cette
intervention, extrêmement professionnelle, démontre, une
nouvelle fois, la remarquable efficacité des forces de sécurité
pour désamorcer une situation aussi délicate et éviter, avant
tout, que l’irréparable ne soit commis ».
Libérez et prenez en charge
les otages du Golf Hôtel
Excellence, connaissant votre humanisme et votre
bonne volonté, je vous interpelle de vive voix : entendez les
pleurs et les cris de cœur des milliers de femmes, d’hommes et
d’enfants privés des leurs, et qui s’affalent, chaque jour un
peu plus, au cachot du désespoir et de la consternation. Allez,
s’il vous plaît, au-delà de la main tendue. Libérez nos
compatriotes. Redonnez-leur vie et dignité. Et, qu’une prise en
charge psychologique soit, quoi qu’il en soit, effectuée après
leur libération, afin d’éviter un stress post-traumatique et en
vue de tuer en eux les vilains sentiments. Cette aide
psychologique leur permettra également de revenir dans la
république et de reprendre plus facilement contact avec la
nouvelle réalité qui les entoure. Je vous en remercie par avance.
Veuillez agréer, Excellence, Monsieur le
Président, l’expression de ma très haute considération.
Londres, le 29 janvier 2011